Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

Coopération internationale - Il faut tout reprendre à zéro

« Le rapport Nord-Sud dans le dernier siècle a été un échec »
lundi 5 juillet 2010 par Louis Favreau

Cet article est paru dans Le Devoir du 21 décembre 2002. Il rendait compte du panel d’un colloque sur l’économie sociale (dans le cadre des Entretiens Jacques-Cartier) dans sa dimension internationale. Patrick Develtere, sociologue belge et ancien directeur de Solidarité mondiale (ONG du mouvement coopératif et mutualiste belge), Gérald Larose, président du Groupe d’économie solidaire du Québec (GESQ) à l’époque et moi-même étions de ce panel. Ce colloque a laissé des traces parce que depuis 2002 jusqu’à aujourd’hui (2010) nous n’avons eu de cesse d’approfondir cette question de la coopération internationale.

Gérard Larose, l’ancien président de la CSN, dénonce les stratégies de développement proposées par le Nord pour développer le Sud. Il n’est pas le seul à le faire. Le jugement est lapidaire, c’est celui de Gérald Larose : « Le rapport Nord-Sud dans le dernier siècle a été un échec. J’en viens à la conclusion que, dans ce domaine, il faut tout effacer et recommencer. » Ancien président de la CSN, aujourd’hui professeur de travail social à l’UQAM, Gérald Larose a dressé ce constat lors d’une table ronde sur l’implication territoriale dans les relations Nord-Sud, à l’occasion d’un colloque sur l’économie sociale tenu dans le cadre des 15e Entretiens Jacques Cartier, à Lyon et Grenoble, début décembre.

M. Larose revenait tout juste d’une mission de coopération du Bureau international du travail dans la République démocratique du Congo (ex-Zaïre). Il a pu faire une tournée de la capitale du pays, Kinshasa. Puisqu’il était en voiture, il va de soi que son guide était un coopérant international. Première constatation : rien, à Kinshasa, sauf deux monuments, n’a été construit après l’indépendance, dans les années 1960. « Le droit n’existe pas. L’État est une fiction. Les infrastructures, une illusion. La réalité c’est la guerre, la maladie et la non-satisfaction des besoins de base. Le modèle de développement auquel on a travaillé depuis 100 ans est un échec », dit-il.

Modèles

Il y a, selon M. Larose, quatre modèles possibles.
- Le modèle hiérarchique. Le modèle colonial est hiérarchique, tout comme celui qui y a succédé en Afrique et que l’on appelle le modèle développementiste.
- Le modèle marchand. Il s’agit de s’en remettre aux règles du marché. C’est le modèle promu par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. C’est une faillite.
- Le modèle entrepreneurial. C’est une approche dans laquelle on multiplie les interfaces entre l’État, les entrepreneurs et la société civile. Le problème, c’est que pour que ce modèle marche, il faut des entrepreneurs. Or des entrepreneurs, on n’en trouve guère dans les pays pauvres. On est donc revenu au modèle hiérarchique.
- Le modèle partenarial. Une approche qui mise sur la liberté du sujet, qui rompt avec les approches paternalistes et s’appuie sur la capacité de chaque personne de se prendre en main ; qui s’inspire d’une culture de démocratie ; qui répond d’abord aux besoins fondamentaux du « vivre durable », au premier chef la santé et l’éducation ; et qui valorise la richesse de la diversité identitaire et l’appartenance sociale.

Mise en oeuvre

Ce modèle partenarial est celui qui est le plus susceptible de réussir, estime M. Larose. Pour le mettre en oeuvre, il suggère un plan en quatre points.
- Procéder à un nouvel inventaire de la réalité économique et sociale des pays en développement. Par exemple, on estime à 14 % la part du PIB de ces pays due au travail salarié. C’est dire que 86 % du PIB tient à autre chose. Il tient à quoi ? En vertu du modèle conventionnel de développement, ces sociétés devraient être mortes, or elles sont vivantes. Il faut donc identifier les mécanismes qui marchent dans ces pays et ajuster les critères d’intervention de la coopération internationale en fonction de ces mécanismes.
- Exiger, pour intervenir dans un pays, que cela puisse se faire dans un contexte de paix, de non-violence, de respect de l’intégrité des personnes et d’une culture de la démocratie.
- Identifier, dans le Nord, des organisations responsables pour neutraliser les grandes institutions qui proposent le modèle marchand, comme le FMI et la Banque mondiale. On peut le faire en s’alliant aux mouvements pour une autre mondialisation et en valorisant le rôle des institutions liées au système des Nations unies comme le Bureau international du travail, le Programme des Nations unies pour le développement ou l’Unesco.
- Participer au développement de la mouvance mondiale de l’économie sociale et solidaire, réseauter les organisations alternatives et les reconnaître sur le plan mondial.

L’économie sociale internationale

Sur ce quatrième point, le professeur Patrick Develtere, de l’Université catholique de Louvain, en Belgique, note que l’économie sociale et solidaire peut s’internationaliser, mais prévient que telle pratique d’économie sociale, efficace dans un pays donné, n’est pas exportable telle quelle. Chaque expérience d’économie sociale, a-t-il précisé, doit s’enraciner dans une culture locale. M. Develtere recommande donc de soutenir les initiatives qui existent déjà au lieu d’en inventer de nouvelles.

Le professeur Louis Favreau, de l’Université du Québec en Outaouais, abonde dans ce sens. Il faut surtout éviter les incantations, dit-il, et se donner les moyens de voir par où passe déjà le développement. Il évoque l’expérience d’un parc industriel créé à même un bidonville au Pérou et où travaillent maintenant 30 000 personnes, les regroupements villageois au Mali, et l’expérience des budgets participatifs dans des centaines de municipalités au Brésil, notamment à Porto Alegre. En outre, il importe que l’économie sociale ne soit pas confinée à régler de petits problèmes, sans quoi elle n’a guère d’avenir. Les pays du Sud vivent de grands problèmes et c’est à eux qu’il faut s’attaquer, dit M. Develtere, notamment aux problèmes de santé.

À cet égard, le professeur y va d’une suggestion : pourquoi ne pas créer une multinationale d’économie sociale dans le domaine du médicament générique, qui se donne pour mission d’approvisionner, avec des médicaments à bas prix, les mutuelles de santé créées dans les pays du Sud ? Ou encore une multinationale du tourisme durable. Ou une multinationale du commerce de café équitable...

Pour en savoir plus

Defourny, J., Develtere, P. et B. Fonteneau (1999), L’économie sociale au Nord et au Sud, Éd. De Boeck Université, collection Ouvertures économiques, Paris/Bruxelles.

Develtere, P. (1998), Économie sociale et développement : les coopératives, mutuelles et associations dans les pays en développement, De Boeck Université, Paris/Bruxelles.

Favreau L., L. Fréchette et R.Lachapelle (2008). Coopération Nord-Sud et développement, le défi de la réciprocité, PUQ, Québec.

Favreau, L., L. Fréchette et R.Lachapelle (2010), Mouvements sociaux, démocratie et développement : les défis d’une mondialisation solidaire, Presses de l’Université du Québec, Québec.


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