Carnet de Louis Favreau
Chaire de recherche en développement des collectivités (CRDC)

L’urgence écologique

lundi 7 mars 2011 par Ernesto Molina, Louis Favreau

Nous traversons, nous dit l’économiste Jean Gadrey dans son dernier livre,« la première crise socio-écologique du capitalisme financier et boursier, la première où la raréfaction des ressources et les dégâts écologiques ont eu une influence sur le plongeon économique » (Gadrey, 2010 : 152). Écologiquement parlant, la planète est en état de survie. Parmi les risques environnementaux d’envergure planétaire mentionnons le réchauffement accéléré de la planète dû à la consommation élevée d’énergies fossiles ; la menace qui pèse sur la biodiversité due au modèle de développement qui ne prend pas en compte l’équilibre des écosystèmes et, finalement, les diverses formes de pollution. Transférer le mode de vie des populations actuellement riches à l’échelle de la planète est insoutenable et l’action à entreprendre implique une intervention à l’échelle mondiale pour prendre en compte le cycle de vie de nos productions et l’empreinte écologique de notre consommation. Mais Copenhague en 2009 a échoué et Cancun en 2010 a réussi mais sans rien décider au plan opérationnel. La transformation écologique de l’économie est un enjeu mondial qui rejoint aussi les réalités du Québec des régions et qui questionne notre mode de production et de consommation. La mobilisation autour du gaz de schiste en est le dernier témoin. Tentons de mettre en perspective ce que nous nommons, en pesant bien nos mots, une urgence écologique [1].

1. Une planète en péril : la dérive écologique enfonce la société dans la crise

La réflexion sociopolitique d’aujourd’hui s’interroge désormais sur la nature globale de la crise dont le déclencheur a été la politique de prêts hypothécaires à haut risque (subprimes) des banques américaines en 2008. Car on ne saurait se satisfaire d’un trop court diagnostic qui considère la crise de 2008 comme étant seulement financière (le crédit débridé) et économique (déstabilisation des entreprises, montée du travail précaire et chute de l’emploi). Il faut pousser plus loin et considérer que la crise est globale sans être totale (puisque certains pays, les émergents notamment, s’en tirent nettement mieux que la majorité) : économique à coup sûr, sociale par la montée des inégalités mais aussi, et à la même hauteur, écologique (alimentaire, énergétique et climatique). Crise de l’emploi et crise du climat vont aujourd’hui de pair. Il y a de petites crises et de grandes crises. Celle-ci est une grande crise parce qu’à la crise de l’emploi s’est superposée la question écologique avec ce qu’elle induit de crises alimentaires à répétition, de crises énergétiques récurrentes (prix du pétrole) et de crise du climat (réchauffement climatique) laquelle devient chaque année de plus en plus tangible (inondations, sécheresses…).

Les crises se télescopent : désastre annoncé

Précisons : le changement climatique, la crise alimentaire et la crise énergétique se télescopent et se combinent à cette crise financière que peu de monde avait vu venir. Et peu à peu on prend conscience qu’avec le réchauffement climatique sont également venus la réduction de la biodiversité, le trop plein d’azote dans l’atmosphère causé principalement par une agriculture productiviste, l’acidification des océans, la dégradation des forêts, la diminution des terres cultivables, la pénurie mondiale d’eau douce…D’où la fracture de plus en plus nette entre la création de richesses au plan économique et le progrès social et écologique.
Question centrale qui en condense plusieurs : quelle sera l’ampleur du réchauffement au 21ième siècle ? 2, 3, 4, 5, 6 degrés C ? Ainsi les chocs majeurs liés au réchauffement de la planète peuvent se résumer ainsi si on augmente au delà de 2 degrés : productivité agricole réduite (sécheresses, inondations…), insécurité aggravée de l’accès à l’eau potable, inondations côtières et risques sanitaires accrus. À l’échelle mondiale, dans le premier cas, cela induit plus de 600 millions de mal-nourris de plus ; dans le second, le stress hydrique affecte plus de 1,8 millions d’habitants ; dans le 3e cas 300 millions de réfugiés et dans le 4e cas de 220 à 400 millions de personnes exposées au paludisme (malaria), au choléra, etc. (Houée, 2009 : 204-2005).

Le groupe intergouvernemental d’études sur l’évolution du climat (GIEC) n’a pas été jusqu’à répondre au delà de 2 ou 3 degrés, tant à ce niveau, les choses apparaissent déjà redoutables. Ce groupe d’experts internationaux [2] s’entend pour dire que 2 degrés est un plafond et que pour respecter ce plafond, cela suppose que les pays industrialisés du Nord réduisent de 30% d’ici 10 ans leurs émissions de CO2. On déduit alors que les modifications dans l’économie de ces pays sont des modifications de grande envergure, fondamentales même. [3]

Crise alimentaire - Le délabrement
… tout un chacun s’accorde pour souligner que la hausse très prononcée des prix d’une foule de produits de première nécessité a dopé la colère de millions et de millions de personnes qui consacrent déjà plus de 50 % de leurs revenus à la nourriture. Dans la foulée de ces manifestations, voilà que la Banque mondiale vient de communiquer des chiffres laissant présager une nouvelle saison des émeutes de la faim ici et là dans le monde. Selon les calculs de cette institution, la hausse des coûts entre juin et décembre dernier a fait sombrer 44 millions de personnes dans l’extrême pauvreté, soit des gens qui vivent avec moins de 1,25 $ par jour. Cette nouvelle cohorte a hissé à 1,2 milliard le nombre total de damnés de la faim. Ce n’est pas tout. La vague de redressements de la valeur des matières premières ne faiblissant pas, l’inventaire du macabre est appelé à grossir à court terme. Ce n’est pas tout. Climatologues, environnementalistes et géographes anticipent un été aussi adverse à l’agriculture que le fut celui de 2010. À l’origine de la récente série d’augmentations, on trouve la sécheresse et les inondations en Argentine, au Canada, en Russie, en Ukraine, en France, en Australie et chez d’autres gros producteurs de céréales, sans oublier les intempéries observées en Inde et au Pakistan, qui ont pourri des millions d’hectares de rizières…. Aux périls provoqués par le délabrement climatique s’en est ajouté un autre, celui-là aussi vieux que la monnaie : la spéculation. Le maintien des taux d’intérêt à de bas niveaux combiné à la volatilité des Bourses en septembre et octobre a favorisé un afflux de capitaux vers la Bourse de Chicago, la Bourse des contrats à terme, la Bourse agricole par excellence. Quoi d’autre ? Les fonds spéculatifs se sont eux aussi introduits dans le jeu.
Source : Serge Truffaut, Le Devoir, 17 février 2011
La pollution des océans : un deuxième « continent » de plastique découvert dans l’Atlantique
On connaissait le « Great Eastern Pacific garbage patch », la poubelle en mer qui offre une grande concentration de déchets plastiques (découvert en 1997). En 2010, on vient de découvrir une formation du même type dans l’Atlantique. Comme sa jumelle elle couvre l’équivalent du Texas et se situe à 1000 kilomètres des côtes américaines à la hauteur d’Atlanta (Georgie). La densité moyenne est de 200,000 fragments par kilomètre carré qui s’accumulent sur 10 mètres de profondeur. On sait que cette pollution a des effets néfastes sur la faune marine, laquelle pollution pourrait remonter la chaine alimentaire jusqu’à l’homme d’affirmer le journal Le Monde dans son Bilan Planète de 2010. Mentionnons que la grande résistance du plastique le rend quasi impossible à dégrader.
Source : extraits de Gaëlle Dupont, Le Monde, Bilan Planète 2010, p.62.
Gaz de schiste : l’extraction de cette ressource fossile à l’échelle nationale et internationale pourrait s’avérer une grave source de pollution
« Les gaz de schiste sont au gaz ce que les sables bitumineux canadiens sont au pétrole : de nouvelles ressources en quantités énormes mais dont l’extraction présente un lourd enjeu environnemental » affirme le journal Le Monde dans son bilan Planète de 2010. Ces ressources représentent cinq fois plus que le gaz conventionnel. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’un tiers se trouve en Asie-Pacifique (Chine, Asie centrale, Australie…) et un quart en Amérique du Nord. Cette ruée gagne aussi l’Europe…Les gaz de schiste vont sans nul doute faire l’objet dans les années qui viennent d’une compétition sans merci de conclure le journal.
Source : extraits de B. D’Armagnac et J-M Bézar, Le Monde, Bilan Planète 2010, p. 76.

Des échéances qui peuvent être fatales

De plus, désormais certaines échéances peuvent être fatales étant donné les croisements de l’échéance climatique liée au seuil de réchauffement de la planète, de l’échéance énergétique liée à l’épuisement des ressources pétrolières (et de sa gestion spéculative) et de l’échéance alimentaire liée à la remise au marché de la fixation des prix qui montent en flèche. Le tout sur fond de scène d’une montée des inégalités qui consacre et perpétue la fracture entre le Nord et le Sud. Le monde dans lequel nous vivons est ainsi devenu plus instable et plus imprévisible. La planète est engagée dans une crise écologique telle que l’urgence est à la porte et l’interdépendance des nations, des populations, des mouvements s’est, du coup, haussée de plusieurs crans surtout au Sud. La rencontre de Copenhague fin 2009 a marqué les esprits par l’échec des gouvernements et des institutions internationales à répondre à cette urgence.

La première crise socio-écologique du capitalisme financier

Nous assistons donc, nous dit l’économiste Jean Gadrey, « à la première crise socio-écologique du capitalisme financier et boursier, la première où la raréfaction des ressources et les dégâts écologiques ont eu une influence sur le plongeon économique » (Gadrey, 2010 : 152). On peut ajouter que la probabilité d’un rôle plus déterminant encore des facteurs écologiques sera au rendez-vous dans l’avenir. La question devient alors : peut-on laisser le système financier en l’état ? Peut-on laisser les grands actionnaires dicter leurs quatre volontés par leur politique du gain à court terme ? Peut-on laisser le commerce mondial développer des échanges aussi peu écologiques en matière de transport de marchandises ? Va-t-on laisser courir le recours systématique au crédit, la publicité sans contraintes, l’emprise des marques et surtout la pression au renouvellement constant des biens que nous possédons, bref le consumérisme croissant qui a fait prendre nos désirs pour des besoins et le futile pour de l’utile ? Va-t-on tolérer encore longtemps les États qui ont des politiques de laisser-faire face à l’intensification de l’exploitation des ressources naturelles et notamment des ressources énergétiques fossiles (la dernière en liste, le gaz de schiste), l’exploitation intensive de terres agricoles à des fins énergétiques, ce qui menace la biodiversité (les biocarburants), l’utilisation des terres arables à d’autres fins (grands centres d’achat, espaces pour le parc automobile) ? Va-t-on laisser une agriculture productiviste continuer à utiliser massivement des intrants chimiques et des pesticides en polluant les nappes phréatiques et les cours d’eau, à augmenter la distance entre la production agricole à grande échelle et les lieux de transformation et de consommation ? Bref, pour être plus directs encore, allons-nous continuer de rester légers sur la question écologique au nom du maintien de l’emploi dans des secteurs qui seraient à reconvertir ?

Le Québec ne fait pas exception : il est dans le giron de la tourmente

« L’État québécois actuel, disions-nous, en est un qui gère, plutôt que d’avoir une vision du développement économique et social du Québec : l’expérience éolienne le démontre bien et, dans ce cas, on a tout simplement laissé intervenir le secteur privé ; pour le gaz de schiste, c’est tout à fait cela, probablement en pire » [4]. En matière d’énergie au Québec, les contradictions s’additionnent. « D’un côté, on nous promet de réduire la place du pétrole et les émissions de gaz à effet de serre par une utilisation accrue de l’électricité dans les transports ; de l’autre, on maintient l’idée d’augmenter les tarifs d’électricité et d’exploiter le gaz de schiste et le pétrole. Cherchez l’erreur ! » (J-R Sansfaçon, journal Le Devoir, 23 février 2011).

En fait le gouvernement du Québec a une politique schizophrénique. Une politique d’énergies vertes dont il se vante partout au plan international mais pas de politique de l’or noir (pétrole, gaz traditionnel et gaz de schiste) [5]. Il a une politique des énergies vertes qui lui a valu d’être encensé un moment par les groupes écologiques qui ont assez vite déchantés en même temps que les coopératives et les municipalités qui ont vu le gouvernement avoir un parti-pris dont le fondement réside dans une option aveugle et inconditionnel en faveur de l’entreprise privée. La coopérative Val-Éo au Saguenay est pour le moment une heureuse exception. Ni débat sur le contrôle de ces ressources par l’État québécois, ni débat sur l’opportunité ou non d’exploiter le gaz de schiste. Les deux questions sont d’ailleurs indissociables : récupérer ces ressources des mains des multinationales ne résout pas la question de savoir si nous allons poursuivre leur exploitation ou pas et avec quel objectif ? Comment se sortir de ce dilemme ?

2. Aller vers une transformation écologique de l’économie

D’abord plusieurs mouvements se sont mis au vert, notamment un certain nombre de coopératives qui mettent en valeur la biomasse forestière pour le chauffage d’établissements publics ou qui font naître des filières d’activités économiques d’avant-garde dans des secteurs comme la bioénergie, l’éolien, l’agroalimentaire biologique, le récréo-tourisme. Exemple parmi d’autres de ce que peuvent faire des mouvements issus des communautés locales. Mais ensuite, plus largement, cela signifie de la part des pouvoirs publics de rediriger une partie de l’argent public et de l’argent privé vers une économie verte ; de soutenir la relocalisation de certaines activités économiques ; de développer une fiscalité nouvelle (taxes « kilométriques ») sur les transports… ; de miser sur les énergies renouvelables par des entreprises sous contrôle démocratique et à lucrativité limitée ; de favoriser la diminution de la consommation énergétique de l’industrie, de l’agriculture, de l’habitat, du transport par des mesures incitatives fortes, voire contraignantes ; de forcer les entreprises du secteur privé à assumer ses responsabilités sociales et écologiques. Bref, oser retirer des territoires d’expansion et de profits à des multinationales dont la seule préoccupation est le profit maximum. Voyons de plus près la chose.

2.1. Des alternatives concrètes

Nous prenons à témoin l’expérience des coopératives forestières comme révélateur de la mise en branle d’une lutte pour l’indépendance énergétique de communautés locales de même que de la lutte contre la déforestation à l’échelle du Québec sous la gouverne de la Fédération québécoise des coopératives forestières (FQCF) qui a mis cette question à l’ordre du jour depuis quelques années.

Les coopératives forestières en action : un bilan écologique positif en perspective
La Fédération québécoise des coopératives forestières (FQCF) regroupe 38 coopératives de travailleurs du secteur forestier. Ces coopératives emploient plus de 3000 personnes et réalisent un chiffre d’affaires annuel de près de 225 millions de dollars. Elles sont engagées dans tous les secteurs de l’industrie : production de plants en pépinière, sylviculture, récolte et transformation. Fortes de leur expertise, les coopératives développent de nouvelles activités, dont l’utilisation de produits forestiers non ligneux et de la biomasse forestière à des fins énergétiques. La biomasse forestière est constituée de tous les végétaux d’une forêt : arbres, plantes, arbustes et feuillages. Sur le plan énergétique, toutefois, les différents intervenants s’intéressent surtout aux résidus de coupe forestière qui sont habituellement laissés en forêt lors de la récolte du bois à valeur commerciale. Parfois aussi, on produit de la biomasse en plantant des arbres à croissance rapide (peupliers ou saules) qui seront récoltés quelques années plus tard. En vertu de ses propriétés physiques, la biomasse forestière peut remplacer les combustibles fossilescar cette dernière est considérée comme neutre en carbone et son utilisation en tant que source d’énergie permet de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Les coopératives forestières et leurs partenaires (communautés autochtones, organismes municipaux qui gèrent des forêts, etc.) ont obtenu récemment l’attribution de 30 % du volume (plusieurs dizaines de milliers de tonnes) de biomasse forestière en provenance des forêts publiques du Québec. Parallèlement, depuis trois ans, la FQCF déploie une stratégie afin de chauffer les bâtiments institutionnels à l’aide de la biomasse forestière. En 2007, la FQCF a présenté au gouvernement et à l’Agence de l’efficacité énergétique, un projet de valorisation de la biomasse forestière visant la maximisation des retombées économiques pour les régions du Québec. D’ici 2012, l’organisme souhaite réaliser de 350 à 400 projets de chaufferie, créer 920 emplois, en plus de consolider les emplois actuels dans les coopératives forestières. Déjà, une douzaine de coopératives sont engagées dans des projets avec leurs établissements locaux. La première chaufferie conçue pour être alimentée à la biomasse forestière a d’ailleurs été inaugurée à l’hôpital d’Amqui, en Gaspésie, fin 2009. Le développement de cette filière permettra non seulement d’améliorer le bilan écologique, mais aussi de consolider les collectivités locales, car les retombées des activités économiques des coopératives y sont entièrement réinvesties, contrairement aux profits des multinationales. (Source : Cahier spécial du journal Le Devoir, 11 et 12 septembre 2010, à l’occasion de la conférence internationale du mouvement coopératif à Lévis.)

Il y a l’enjeu forestier et celui des énergies renouvelables. L’effort d’une dizaine de projets de coopératives en énergies renouvelables ne sait pas avéré tout à fait vain puisqu’un d’entre eux a franchi le cap en étant reconnu par Hydro-Québec dans son appel d’offres de 2010. Premier pas dans la bonne direction de ce côté-là. Le gouvernement se traînant les pieds dans ce dossier, les projets vont peut-être malgré tout bénéficier d’un effet de levier de la coopérative Val-Éo !

L’expérience de la coopérative d’énergies renouvelables, Val-Éo au Saguenay
Le projet de la coopérative Val-Éo, projet de 24MW, déposé dans le cadre de l’appel d’offres éolien d’Hydro-Québec, fait partie des projets retenus. Cette bonne nouvelle couronne 5 ans d’efforts et des investissements de plus de 450 000 $ consentis par les agriculteurs et la communauté pour le développement du projet. Val-Éo est fier d’avoir élaboré un modèle novateur de gestion locale de la ressource éolienne, permettant d’assurer un maximum de retombées dans la communauté. Selon le scénario actuel, la construction du parc éolien Val-Éo pourrait se faire en 2015. Le parc éolien Val-Éo aura la capacité de produire 65 000 MWh, soit suffisamment d’énergie pour alimenter plus de 2 000 maisons chauffées à l’électricité. Fondée en 2006, Val-Éo est composé d’une société en commandite et d’une coopérative regroupant 60 fermes ainsi que des municipalités et organisations de la communauté. Source : la coopérative d’édition Oikos

Sans compter, il va sans dire, la mobilisation citoyenne contre le gaz de schiste qui s’est pointée le nez depuis l’été 2010 dans toute la Vallée du Saint-Laurent.

Mobilisation contre le gaz de schiste au Québec : le début de quelque chose d’inédit et de majeur
Le Comité interrégional Gaz de Schiste de la Vallée du Saint-Laurent, par son site, a pour but d’aider les regroupements locaux et les citoyens qui s’interrogent et se mobilisent face à l’exploration et l’exploitation de gaz de schiste (shale gas). Les questions s’articulent principalement autour des thèmes suivants : la protection de l’environnement (l’eau, l’air, la terre, la faune, la flore et le paysage) ; les impacts économiques directs et indirects pour les communautés locales et les contribuables québécois ; la réglementation en vigueur et à venir ; la sécurité et la santé des citoyens et citoyennes.

2.2. Des orientations pour passer au vert

Se mettre au vert, passer à une économie écologique. Oui mais ! Cela suppose qu’on se pose les deux questions suivantes : Quels secteurs faire croître ? Quels secteurs faire décroître ? La réponse n’est pas facile. Beaucoup d’emplois sont en jeu et la conversion écologique de l’économie doit s’accompagner d’une démarche de justice sociale pour les travailleurs et les agriculteurs concernés. Politiquement parlant les questions deviennent celles-ci : a) allons-nous en priorité continuer à construire des autoroutes pour satisfaire les impératifs du parc automobile et du transport par camion ou favoriser le transport collectif (trains de banlieue, autobus électriques…) ? ; b) allons-nous privilégier une agriculture industriellement intensive et centrée sur l’exportation qui induit par exemple des coûts énormes de transport (l’agneau néozélandais fait 20,000 kilomètres pour se rendre à notre table) ou financer sa reconversion et soutenir une agriculture de proximité écologiquement intensive ? Et ainsi de suite ! Plusieurs mouvements ont donc commencé à s’engager dans cette bataille. Ils ont commencé à se mettre au vert et au développement durable et solidaire des territoires mais rien décela ne relève de l’évidence chez leurs membres. Travail de longue haleine et débat collectif bien argumenté à l’horizon !

Les Nations unies appellent au verdissement de l’économie mondiale
Changement de paradigme. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) suggère à ses pays membres, dont le Canada fait partie, de revoir en profondeur leurs systèmes de subventions et de taxation afin d’encourager une croissance économique et une lutte contre la pauvreté en mettant leur économie sous le signe du vert. L’organisme cible d’ailleurs 10 secteurs clefs (agriculture, énergie, transport, foresterie, construction...) et estime qu’une allocation « plus intelligente » de 2 % à peine du produit intérieur brut (PIB) mondial serait nécessaire afin d’enrayer l’utilisation non durable des ressources naturelles sans nuire pour autant au développement économique et social.

Avec un appel au transfert d’argent de l’ordre de 1300 milliards de dollars (soit 2 % du PIB mondial), de l’économie dite brune à l’économie dite verte, le défi est important, reconnaît le PNUE qui assure toutefois qu’une telle transition va dégager « des revenus par habitant supérieurs à ceux des modèles économiques actuels et va réduire l’empreinte écologique de près de 50 %» dans les quarante prochaines années. Source : Le Devoir , 21 février 2011. Rapport du PNUE rendu public en février 2011.

Changer de cap, l’injonction morale du PNUE

C’est une véritable injonction morale que cet énoncé du PNUE : changeons de paradigme ! Ce qui veut dire éco-fiscalité, éco-bâtiment, forêt de proximité, agriculture écologiquement intensive, énergies renouvelables plutôt qu’énergies fossiles (pétrole et gaz de schiste), promotion combative de la « biodiversité économique » (Scalvini, 2010), refus des Walmart de ce monde (comme certaines communautés l’ont déjà fait), contrôle des ressources naturelles par les communautés, leurs municipalités et l’État (plutôt que des Malartic de ce monde rejetés par des communautés comme Saint-Camille récemment), généralisation des coopératives multi-activités – en tant que services de proximité - sur tout le territoire québécois, etc.

Une option parmi d’autres : miser sur un secteur non-capitaliste sous contrôle démocratique

Il faut sortir de la crise écologique que nous traversons. Un siècle d’énergies à bas prix, de transports à peu de frais, de ressources naturelles en abondance, de pays du Sud colonisés puis mis sous ajustement structurel. Ce capitalisme productiviste nous conduit aujourd’hui à l’affaiblissement considérable de la coopération internationale initiée par Rio 1992 et Kyoto 1997 parce que les deux plus grands pollueurs de la planète, les Etats-Unis et la Chine ont refusé à Copenhague fin 2009 de se soumettre à un ensemble de règles supranationales (Godard, 2010). À cet effet, il est impératif de faire progresser prioritairement les entreprises sous contrôle démocratique dans tous les sphères possibles partant de l’idée qu’elles ne sont pas branchées, comme les entreprises du secteur privé, sur la seule recherche de rendement maximum pour des actionnaires, mais plutôt, en tant que secteur non-capitaliste, sur la double perspective d’une lucrativité limitée et de l’utilité sociale. Surtout que l’économie dominante a changé de régime, particulièrement à partir des années 1980, en réussissant à imposer « sa logique mortifère qui a généré une crise économique majeure et une crise écologique d’ampleur historique » (Kempf, 2008). L’écologie est ainsi devenue, une proposition incontournable, un volet majeur de toute action collective des mouvements sociaux sans exclusive et de tout parti politique qui se respecte.

Imposer l’urgence écologique dans le débat politique

De façon plus générale, la question écologique va progressivement s’imposer dans le débat démocratique ici comme au plan international. Intégrer notamment les questions de climat et de biodiversité dans les décisions économiques, politiques et sociales est devenu incontournable. L’écologie n’est pas une force d’appoint mais une proposition sociale et politique centrale intimement liée à la résolution de la crise économique et sociale. Dès maintenant, des alternatives sont déjà là dans des centaines d’expériences locales concrètes qui répondent à la crise écologique. Il faut cependant les coupler avec une alternative globale portée par des organisations sociales et des partis politiques qui ont suffisamment de vision, d’ouverture aux autres, de force de proposition et de leadership pour favoriser des mises en réseau à toutes les échelles (locale, nationale et internationale).

Pour en savoir plus

Favreau, L. (2010), « Dérive écologique : le capitalisme enfonce nos sociétés dans la crise ». Carnet (article paru dans Le Devoir)

Gadrey, J. (2010), Adieu à la croissance. Bien vivre dans un monde solidaire, Éd. Les petits matins, Paris.

Godard, O. (2010), « Y a-t-il une vie après Copenhague ? », Alternatives économiques, numéro 288, février 2010.

Houée, P. (2009), Repères pour un développement humain et solidaire, Éd. De l’Atelier, Paris.

Kempf, H. (2009), Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Seuil, Paris.

Lipietz, A. (2009), Face à la crise : l’urgence écologiste, Ed. Textuel, Paris.

Scalvini, F. (2010). « Face à la crise, l’importance de biodiversité économique ». Texte de conférence, Lévis 2010. Disponible sur le site suivant : http://www.projetdesociete.coop/

[1Ce que vient de mettre en relief, à leur manière, un groupe de personnalités qui remettent carrément en question la politique énergétique du gouvernement Charest l’accusant de soutenir systématiquement la privatisation de la production éolienne, les droits d’exploitation du gaz de schiste, la cession des droits publics sur le pétrole, etc. (L.-G. Francoeur, Le Devoir, 4 mars 2011).

[2Ce groupe d’experts a été créé par deux organismes de l’ONU, l’Organisation météorologique mondiale (OMM) et le programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Prix Nobel de la paix en 2007 (conjointement avec Al Gore). Son premier rapport d’importance date de 1990. Ses travaux servent de référence dans le cadre des négociations internationales sur le gaz à effet de serre. Ses publications proposent une synthèse des connaissances scientifiques, tout à la fois sur les points de consensus (ou de certitude) et sur les points de débat (ou d’incertitudes) rattachés aux résultats.

[3Pour l’instant, après l’échec corrosif des négociations internationales de Copenhague (2009) mais la relative réussite de Cancun (2010), il n’y a encore aucune référence à une période de départ et à des échéances précises au plan international pour enclencher le processus de freinage du réchauffement de la planète. Le futur proche est laissé à des engagements nationaux forcément à géométrie variable.

[4Propos de Louis Favreau recueillis par R.Harvey, cahier spécial du journal Le Devoir, 11 septembre 2010.

[5Francoeur, L.-G. (2011), Québec- Charest au pays de l’or noir, Le Devoir, 19-20 février 2011.


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